Comment la France compte-t-elle former des ingénieurs et techniciens de haut niveau alors qu’elle laisse disparaître la spécialité sciences de l’ingénieur au lycée ? Choisi par 1,5 % des terminales, cet enseignement prépare pourtant à des métiers qui, eux, ne seront pas remplacés par l’IA, pointe Laurent Champaney (directeur général de l’Ecole Nationale Supérieure des Arts et Métiers) Publié le 11 mars 2026
Fin février, la direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance du ministère de l’Education nationale a publié les résultats définitifs du baccalauréat 2025. Dans la présentation du bac général, détaillée par duos d’enseignements de spécialité de terminale, les sciences de l’ingénieur ne figurent plus dans les statistiques. Cette mise sous le tapis d’une spécialité parmi les moins choisies par les lycéens pourrait être anecdotique. Mais elle est le signe d’orientations fortes du système éducatif qui vont à l’encontre des besoins de l’économie et de la société.
En effet, à la rentrée 2024, en terminale générale, seuls 1,5 % des élèves avaient fait le choix de cet enseignement de spécialité, alors que près de 45 % avaient fait le choix des mathématiques et 32 % celui de la physique-chimie. Dans le passage de trois à deux enseignements de spécialité entre la première et la terminale, près de 12.000 jeunes ont abandonné la spécialité sciences de l’ingénieur.
0,4 % des filles
L’enseignement de spécialité de sciences de l’ingénieur (SI) est le maigre héritier du fameux « bac technique » des années 1950, imaginé pour amener des jeunes jusqu’aux plus hauts niveaux d’études supérieures techniques afin de répondre aux besoins de l’industrie d’après-guerre. « Bac E » entre 1972 et 1994, puis « série S option SI », la dimension technique et appliquée de cette filière n’a fait que diminuer pour se restreindre à une option d’un baccalauréat très général après 2019. Si plus de 22.000 jeunes étaient inscrits dans la série S option SI avant la réforme du bac de 2019, ils sont moins de 5.000 à choisir l’enseignement de spécialité en sciences de l’ingénieur en terminale en 2025 ! Pire encore, seulement 0,4 % des filles font aujourd’hui ce choix en terminale. Alors que l’orientation des jeunes femmes vers l’ingénierie est déclarée grande cause nationale, il est peu probable qu’une invisibilisation de ces choix dans les statistiques du bac ait un effet incitatif.
Pas remplacés par l’IA
Cet enseignement de spécialité est quasiment le seul dans lequel on s’intéresse à la conception et à la réalisation d’objets physiques réels dans un contexte toujours plus contraint par les enjeux de réduction des consommations d’énergie et de protection de l’environnement. Il prépare à des métiers très concrets et très utiles pour répondre aux besoins toujours plus nombreux de la société. Il oriente vers des nobles fonctions de terrain qui ne sont pas près d’être remplacées par des IA ou des robots. Cet appauvrissement constaté de la filière technique générale donne l’impression qu’on se concentre au lycée sur la formation aux métiers qui seront très vite supplantés par l’IA !
Conserver trois enseignements de spécialité dans le passage entre première et terminale serait une première étape très simple à mettre en oeuvre.
Si d’aventure les bons choix politiques sont enfin faits, cette désindustrialisation continue du lycée général sera longue à inverser. En attendant, il existe des solutions assez simples pour contrer l’hémorragie. Conserver trois enseignements de spécialité dans le passage entre première et terminale serait une première étape très simple à mettre en oeuvre et assez peu impactante en termes d’organisation du lycée et de coût.
Quoi qu’il en soit, alors qu’on a maintenant clairement établi le lien étroit entre capacités de défense d’un pays et existence de moyens de production souverains, une grande nation comme la France ne peut pas se permettre de mettre autant à mal sa filière de formation des futurs ingénieurs et techniciens de haut niveau. Elle ne peut pas se donner des ambitions en matière de réindustrialisation sans se doter d’une formation scientifique à l’ingénierie de pointe dès le lycée. D’autres pays l’ont compris. La France doit réagir vite !



