IA souveraine : l’Europe découvre les limites de ses ambitions

En deux semaines, deux décisions venues d’Allemagne ont mis à mal le projet d’une intelligence artificielle « made in Europe ». Le moteur de recherche Ecosia a lâché le français Mistral AI pour des modèles chinois. Puis Berlin a scellé une alliance avec l’américain Nvidia. En matière de souveraineté, ce serait donc plutôt « chacun pour soi »?

« Les histoires d’amour finissent mal », chantaient les Rita Mitsouko. Le couple franco-allemand vit-il la même fin après seulement quelques mois ? Annoncé en mai 2026, le partenariat devait permettre à Ecosia, moteur de recherche berlinois à vocation écologique, de remplacer OpenAI par Mistral pour ses réponses générées par IA. Mais l’aventure a été de courte durée. Début octobre, le patron d’Ecosia a jeté un froid. Mistral n’est pas à la hauteur à cause de modèles jugés « un an en retard » sur la concurrence et de serveurs saturés. Et, le coup de grâce : « Nous étions tout simplement un client trop important pour Mistral. »

Ecosia s’appuie désormais, via la plateforme Melious, sur des modèles ouverts chinois : Qwen d’Alibaba, GLM de Z.ai et Kimi de Moonshot AI. Selon le patron d’Ecosia, ses coûts ont été divisés par deux environ. Il reproche aussi à Mistral le poids du nucléaire dans le mix électrique français et la présence d’investisseurs non européens, comme Microsoft, Nvidia ou Samsung. À noter que Nvidia est entré au capital du français Doctolib et de quatre start-ups allemandes.

Le second coup est venu le 19 octobre, lors du sommet « Invest in Germany » à Berlin. Le gouvernement de Friedrich Merz y a signé une déclaration d’intention avec Nvidia. Objectif : développer des modèles d’IA industriels fondés sur les données et le savoir-faire allemands. L’État apporterait plusieurs centaines de millions d’euros. Une douzaine d’entreprises seraient associées, dont Siemens, Audi et la start-up Black Forest Labs.

Jensen Huang, le patron de Nvidia, a joué la corde sensible avec les Allemands. Vous êtes très en retard, leur a-t-il dit en substance. Il a exhorté l’Allemagne à « se mettre au travail ». Il plaide pour traiter les données comme une ressource nationale, à ne pas exporter.

La souveraineté numérique montre avec ces deux coups d’éclat que cette ambition présente de fortes limites. Le projet allemand doit s’appuyer sur SOOFI (Sovereign Open Source Foundation Models). Or ces modèles tourneront sur des puces américaines, comme le cloud industriel que Deutsche Telekom exploite déjà avec 10 000 processeurs graphiques Nvidia.

La souveraineté numérique se joue sur plusieurs niveaux : les puces, la puissance de calcul, les modèles, les données. Sur la première, l’Europe est dénuée d’alternative crédible à Nvidia à court terme. Berlin assume donc une souveraineté « par les données » plutôt que « par le silicium ».

Le choix d’Ecosia pose une question plus dérangeante. Un modèle ouvert, même chinois, peut être hébergé en Europe par un opérateur européen. Mais ses biais et sa censure restent un sujet, que tous les experts ne jugent pas corrigeable par la technique.

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